vendredi 9 novembre 2007

Raspoutine.

-Perdu, le regard perdu, il fixe un imaginaire présent. Il avance, il avance traînant sa désespérance. Les bras croisés sous son blouson nous adresse un message;
ne vous inquiétez pas je ne demande rien ! je ne fais que passer, je ne suis pas là, je ne suis plus là...

-De loin j'aperçois une dame à l'angle d'une rue qui semble attendre quelqu'un. Mes pas me mènent à sa hauteur. Je m'aperçois qu'elle n'attend personne, juste un peu de générosité, une petite pièce...

Que fait elle là ? Cette femme est comme une erreur dans la palette de cette rue. Une impossibilité, une aberration qui trouble ce qui doit être. Bien mise, digne mais sans excès, avec une angoisse dans le regard qu'elle cherche courageusement à dissimuler. Rien dans sa silhouette, dans son comportement, ne la différencie des autres passants. Je me sens déstabiliser, agresser par cette nouvelle forme de misère. Comme tous les hypocrites que nous sommes, je m'empresse de chasser cette vision.

-Sans un mot, à une distance de trois ou quatre mètres, juste avec les mains, il mime le geste. Le geste de rompre le pain. Les joues creusées, édenté, il suggère à un passant de partager le sandwich que celui-ci mord à pleines dents...

-Un grand père aux cheveux blancs, à la voix grave, reprend des airs d'avant guerre. Devant lui, une pancarte. A CHACUN SA TRAVERSÉE DU DÉSERT.

-Un jeune couple, assis à même le sol, au look punk, se désintéresse de ce qui se passe autour d'eux. lui, roule une cigarette. Elle, fixe les doigts engourdis qui s'affairent maladroitement. Le côté provocateur semble bien dérisoire et s'efface devant l'évidence. Les vêtements élimés, la légèreté de leurs tenues malgré le froid, sont plus choquants que le symbole marginal dont ils se réclament.

-Une terrasse de café. Malgré la température peu clémente, un timide rayon de soleil, en ce début d'après-midi, incite les badauds à s'installer. Toutes les tables sont occupées. Les boissons chaudes font l'unanimité. Seules deux femmes se restaurent. Un déjeuner qui pourrait être un goûter, vu l'heure déjà bien avancée. L'élégance et la bonne humeur de ces deux jolies trentenaires sont comme un compliment à la clémence d'un ciel qui, peu à peu se nappe de bleu.
Sa démarche fait penser à celle d'un automate. Il avance en se balançant de droite à gauche, aussi régulier qu'un métronome. Sa progression est lente, lente mais déterminée. Une volonté évidente qui ne veut pas céder au handicap, à la douleur. Ce balancement est d'autant plus ample que l'homme est grand. Le rouge qui teinte le blanc des yeux dénonce un mauvais état de santé. Malgré cela, de part sa stature, l'homme est impressionnant. Une force naturelle émane de ce personnage. Les cheveux longs, la barbe hirsute, pourrait lui donner un air inquiétant, mais il n'en est rien. Un sentiment de résignation se dégage de ce regard qui contraste avec cette allure de raspoutine. D'une voix qui se veut discrète, le colosse tente sa chance auprès d'un client qui lit son journal. Il quémande une cigarette qui lui est refusé. Sans insister il reprend sa progression. Après une brève hésitation, il se risque auprès des deux jolies femmes.
Avec naturel et sans aucune once d'inquiétude, la plus brune de ces deux rayons de soleil, lui indique qu'elle n'a que du tabac. D'un signe de tête affirmatif, le géant signifie à la belle qu'il est intéressé. Elle lui tend une quantité non négligeable de ces feuilles séchées. Deux marches séparent cette femme et cet homme. Le pauvre bougre explique qu'il ne peut franchir ces obstacles. La dame se lève, descend les deux marches et lui remet le précieux mélange dans la main. Comme si un événement incongrue troublait la bonhomie, la quiétude du moment, toutes les attentions, sans aucune discrétion, se sont focalisées sur ce petit fait, sur ce simple geste de compassion. l'insistance des regards sur cette scène avait quelque chose d'insolent, d'indécent. Une insulte envers cet homme. Une dignité bafouée. Raspoutine s'en est allé, traînant sa misère, avec la même hargne, la même détermination à ne pas céder à la douleur. J'ai ressenti une profonde tristesse mais aussi de la honte. Honte pour moi, honte pour eux, honte pour cette société. Honte d'en faire parti.


Ces évènements je les ai vécus dans la même rue, sur une centaine de mètres et en moins de quinze minutes...

samedi 3 novembre 2007

Le petit noir.

Dix sept heures! j'évite, j'esquive, j'allonge le pas chaque fois que c'est possible. Comme dynamisé par la foule, je me presse. Je réalise soudain, avec un certain amusement, que je me laisse gagné par une fièvre, contre laquelle je suis pourtant, momentanément immunisée. Fourmi parmi les fourmis, j'ai ce rare privilège, en ce jour de novembre, de ne pas être obsédé par le quart d'heure qui suit. Rien dans mes perspectives de cet fin d'après-midi ne justifie cette soudaine frénésie. Le froid qui sévit doit être le facteur inconscient qui me pousse à m'activer. (Une mauvaise excuse pour ne pas admettre que je suis comme mes autres congénères, conditionné, façonné, endoctriné, par une société du toujours plus et surtout plus vite.)
Les caprices d'une bise glaciale me font admettre qu'une boisson chaude serait la bienvenue. Je me décide et me laisse séduire par cette option. Je pénètre dans la première brasserie que je trouve sur mon chemin. Je suis tout d'abord surpris par le faste de ce lieu. Vaste salle au plafond très haut, ornée de moulures dorées. Un lustre à la majesté imposante règne en maître incontesté sur l'espace et la décoration. Datant sans doute du début du siècle passé, voir fin 19 ème, on ne peut qu'être admiratif par l'état de conservation de l'ensemble. Pour un tel résultat, le propriétaire ne peut être qu'un amoureux de ces lieux. Mais comment ne pas être séduit par une telle architecture ? Des miroirs le long des murs augmentent cette impression de grandeur.


Peu de places assises libre. Concentration de quidams qui s'accordent un moment de détente, après une dure journée de labeur, avant de replonger dans l'obsessionnelle course contre le temps. Dans le fond de la salle, un large escalier mène à une mezzanine qui surplombe le tout et vous permet d'apprécier de plus près, le talent et le savoir-faire de nos anciens. C'est là que je trouve un petit espace pour poser ma modeste personne. A ma droite un homme seul, semble dubitatif devant une missive dactylographiée. (eh oui ! je m'imprègne de l'atmosphère de la belle époque) Plume à la main, il semble manquer d'inspiration pour répondre ou commenter ce texte. A ma gauche, un homme aux cheveux grisonnants, déploie mille arguments pour convaincre une toute jeune femme des avantages et bienfaits qu'elle pourrait tirer, en s'investissant en politique. Je me dis que malgré son jeune âge, cette charmante demoiselle doit avoir un gros potentiel, pour qu'un monsieur qui semble avoir des responsabilités en la matière, déploie autant d'énergie pour rallier à sa cause cette Ségolène en herbe.( si toutes fois il s'agit du parti socialiste...?)


A la table située devant moi, deux femmes s'installent. La personne qui me tourne le dos peut apercevoir ma silhouette se refléter dans la glace qui lui fait face. Jolie brune au visage sans expression. Il est curieux, comme un regard échangé avec une inconnue, peut vous intriguer. Vous, je ne sais pas, mais moi je ressens souvent une certaine frustration de ne pas avoir la faculté de lire, pendant ce bref instant, dans les pensées de l'autre. (peut-être, me direz vous, qu'il est préférable de ne pas savoir, sous peine de déconvenues) Certes! mais je ne peux m'empêcher, chaque fois, de me poser cette question.
-Quelles réflexions se font les femmes, au moment précis où leurs yeux croisent les vôtres...?
La réaction est forcément différente en fonction de la personne et de son humeur. C'est sans doute cela qui pimente la situation. Ce mystère restera entier et c'est sans doute mieux ainsi. Je reviens à ma réalité et à cette jolie femme brune. Absorbée par la conversation qu'elle entretient avec son amie, j'imagine qu'elle ne sait pas arrêter à ce genre de considérations. (là, je ne prends pas de risques!) Pour éviter tous malentendus, je concentre mon attention sur les allés et venus. Un brouhaha sourd, presque contenu, me fait penser, je ne sais pourquoi, à un hall de gare. Le volume de ce lieu doit y être pour beaucoup. Un serveur, chemise blanche et petit gilet s'affaire méthodiquement. Gestes nerveux, mais très professionnels. Un coup d'oeil dans ma direction, et il se précipite.

-Et pour monsieur ?

-Un petit noir, s'il vous plaît !